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"la jeune fille à la perle", par Johannes Vermeer, peint vers 1665 |
A ses yeux fait écho la perle: mini miroir à 360 degrés qui aurait pu refléter le monde extérieur. Cette perle nous indique la direction de la lumière et pointe surtout cet ailleurs que seule la jeune fille connait et qui nous est tout à fait étranger; mieux, nous en sommes exclu. Le bijou, simple, rond, sans détail d'orfèvrerie, reste accroché par magie dans un petit recoin vide de son cou que l'on aimerait caresser ou embrasser. Ce petit espace sombre de son anatomie en est d'autant plus mystérieux, fragile et érotique. Cette fille est à aimer, à prendre dans ses bras mais n'appartient à personne sinon au peintre lui même (d'où l'histoire d'amour).
Il forme aussi un triangle avec les yeux, donnant un sommet supplémentaire à cette figure qui nous permet de nous échapper de son regard: sans cette perle, elle nous hypnotiserait et nous posséderait dans une relation intime que refuse le peintre: elle est à lui, et pas à nous. la perle nous regarde aussi mais pour nous signifier la froideur de son aspect presque métallique, pour nous rappeler que le monde est chose matérielle, avec ses codes et ses hiérarchies sociales, et que le bonheur n'est pas accessible en ce monde. Outre son rôle plastique dans l'ensemble de la composition, la perle est à la jeune fille ce qu'une armure est au chevalier: un rempart de protection qui nous éjecte dans notre propre réalité et surtout pas dans la sienne.
Ce regard à la fois doux et énigmatique appelle à l'empathie, à partager son sentiment et son âme. Elle ne cherche pas à nous séduire (et c'est peut-être aussi cela qui est tant séduisant dans ce tableau), ni à nous questionner ou à chercher notre intervention. Mais sa douceur extrême convoque en moi tout ce que j'ai d'humanité et j'en oublie presque le monstrueux qui est en moi. Elle ne me regarde pas tout à fait, comme pour me dire que je suis autre chose que ce que je ne parais, et du coup, je m'en sens meilleur. Je me sens amoureux de cette femme, prêt à lui donner tout ce que j'ai et pourtant, ce n'est qu'un tableau et cette femme n'existera jamais que dans mon imaginaire: c'est bien une icône.